🌸Chapitre 1

— Une vie qui commence ailleurs

Le matin s’installait doucement sur Tokyo.

Une lumière pâle filtrait à travers les rideaux en lin, déposant sur les murs une teinte dorée presque fragile. L’air était calme, encore imprégné de la fraîcheur de la nuit. Dans un petit appartement aux tons crème et bois clair, une odeur de thé chaud se mêlait à celle, plus subtile, d’huiles capillaires.

Sakura était déjà réveillée.

Assise au bord de son lit, une main posée instinctivement sur son ventre, elle restait immobile quelques secondes. Comme pour vérifier. Comme pour ressentir.

Quatre mois.

Un léger sourire étira ses lèvres.

Ce n’était pas encore visible pour les autres. Mais elle, elle le savait. Elle le sentait dans ses gestes plus lents, dans cette fatigue douce qui ne ressemblait à rien de ce qu’elle avait connu avant.

Elle inspira profondément.

— Bonjour toi…

Sa voix était basse, presque murmurée, comme un secret qu’elle n’était pas encore prête à partager avec le monde entier.

Elle se leva, passa une main dans ses cheveux châtain miel encore légèrement emmêlés, et se dirigea vers la cuisine. Chaque geste était simple, fluide. Apaisé.

Sur la petite table en bois, son agenda était ouvert.

Quelques rendez-vous. Rien de plein. Mais assez pour tenir.

Elle s’arrêta un instant devant la page.

Ses doigts glissèrent lentement sur les lignes.

Ce n’était que le début.

Mais elle le savait avec une certitude presque dérangeante :
ça allait prendre.

 

Quelques heures plus tard, son salon respirait la même énergie qu’elle.

Chaleureux. Vivant. Intime.

Des plantes suspendues, des serviettes soigneusement pliées, des flacons alignés avec précision. Une douce musique japonaise flottait dans l’air, accompagnée du bruit léger de l’eau qui chauffait.

Une cliente était installée, les yeux fermés.

— Vous pouvez relâcher un peu les épaules… oui, comme ça.

Les doigts de Sakura se posèrent sur son cuir chevelu avec une précision presque instinctive. Elle ne se contentait pas de coiffer. Elle lisait. Elle ressentait.

Chaque tension. Chaque micro-réaction.

— Vous êtes souvent fatiguée en fin de journée, non ?

La cliente ouvrit légèrement les yeux, surprise.

— Oui… comment vous savez ?

Sakura sourit doucement.

— Ça se voit… et ça se sent.

Elle reprit son geste, plus lent, plus profond.

Mais pendant qu’elle travaillait, son esprit glissa ailleurs.

Pas vers un homme.

Pas vers une relation.

Mais vers une décision.

Celle qu’elle avait prise seule.

Sans attendre.

Sans dépendre de personne.

Une légère crispation traversa son regard, presque imperceptible.

Elle avait essayé, pourtant.

Elle avait attendu. Cru. Donné.

Et au final ?

Des promesses floues. Des absences. Des vérités à moitié dites.

Alors elle avait arrêté d’attendre.

Et choisi.

 

À des milliers de kilomètres de là, un autre monde s’éveillait.

La Chine.

Une tour de verre dominait la ville, tranchante, imposante, presque froide. À l’intérieur, le silence n’était pas apaisant. Il était maîtrisé.

Contrôlé.

Dans un bureau aux lignes épurées, l’air portait une odeur subtile de bois sombre et de cuir.

Shaolan Li se tenait debout, face à une baie vitrée immense.

La ville s’étendait sous ses pieds.

Vivante. Rapide. Bruyante.

À l’opposé de lui.

— Le conseil attend votre validation pour l’acquisition.

La voix derrière lui était calme.

Eriol.

Bras droit. Stratège. Observateur.

Shaolan ne se retourna pas immédiatement.

Ses mains étaient glissées dans les poches de son pantalon, son regard fixé sur l’horizon.

— Et leur recommandation ?

— Prudente.

Un silence.

Puis, très légèrement, un sourire presque invisible.

— Évidemment.

Il se retourna enfin.

Son regard était sombre, précis. Calculateur.

— On avance.

Eriol hocha la tête sans discuter.

C’était toujours comme ça.

Décision rapide. Sans hésitation. Sans retour.

Mais alors qu’Eriol s’apprêtait à sortir, Shaolan ajouta :

— Et Meiling ?

— Elle supervise déjà les équipes sur place.

Un léger relâchement dans ses épaules.

Presque imperceptible.

Avec eux, il n’était pas le même.

Moins tranchant.

Plus… vivant.

 

Quelques étages plus bas, l’ambiance était différente.

Rires. Discussions. Mouvement.

Meiling croisait les bras, observant deux collaborateurs se disputer.

— Vous avez fini ?

Silence immédiat.

— Bien. Alors on recommence. Mais correctement.

À côté d’elle, Yohan esquissa un sourire amusé.

— Toujours aussi douce.

Elle lui lança un regard.

— Et toi toujours aussi inutile dans ce genre de moment.

— Je préfère observer.

— Évidemment.

Mais un sourire passa entre eux.

Dans cet univers de pression constante, ils étaient l’équilibre.

 

Retour au bureau.

Shaolan était désormais assis, feuilletant un dossier.

Son expression avait changé.

Plus fermée.

Plus froide.

Les chiffres défilaient sous ses yeux.

Croissance. Expansion. Opportunités.

Tout était sous contrôle.

Toujours.

Son téléphone vibra brièvement.

Un message.

Il jeta un coup d’œil.

Puis posa l’appareil sans répondre.

Les relations n’étaient jamais une priorité.

Elles n’étaient qu’un moment.

Jamais un engagement.

 

À Tokyo, Sakura sortait de son salon.

Le soleil était désormais haut, réchauffant les rues animées.

Elle ferma doucement la porte derrière elle, inspirant profondément l’air extérieur.

Une main sur son ventre.

Un sourire discret.

Elle n’avait aucune idée.

Aucune.

Que quelque part, dans un autre pays…
un homme, puissant, inaccessible, entouré de stratégies et de décisions,
était déjà lié à elle.

Sans le savoir.

Sans l’avoir choisi.

Et que ce lien…
allait bientôt bouleverser leurs deux mondes.